Grèce
Les petits opérateurs grecs de tourisme furibards contre les armateurs
25 octobre 2011
Voilà bien un aspect du malaise grec qui a été occulté dans les commentaires et analyses, la plupart excessivement critiques et sans appel, sur la débâcle économique et financière de la Grèce, ce petit pays qui est porteur, envers et contre tout, de l’image mythique d’un tourisme culturel et réceptif de haut niveau au cœur de l’Union européenne.
Le désespoir des petits face aux grands
Les analystes financiers n’ont-ils pas été trop durs, insensibles aux situations de découragement et même de désespoir, bien compréhensibles dans le chef des petits opérateurs du tourisme hellène, qui craignent de devoir fermer boutique sous le poids d’une nouvelle fiscalité, implacable pour eux mais qui épargne les richissimes armateurs ?
On ne peut évoquer la Grèce sans parler de sa flotte marchande, autrement plus importante que sa flotte de croisières ou celle des transports publics inter-îles qui seules semblent avoir impressionné les touristes à leur retour de vacances.
Ceux-ci ont bien en tête de vagues réminiscences sur les frasques de ces « armateurs de salon », aujourd’hui décédés, que furent Onassis ou Niarchos, et dont nous rabâcha la presse people pendant les « golden sixties »… lesquels ont été remplacés entretemps par une armada de nouveaux patrons de flottes encore plus riches, quoique plus discrets que les célébrités précitées.
Ces grands vraquiers, porte-conteneurs, pétroliers ou méthaniers sillonnant les mers du monde leur appartiennent tout en étant souvent immatriculés dans les ports à pavillons de complaisance que sont Panama, Odessa, La Valette, Monrovia…ou Futuna (territoire français de l’océan Pacifique bénéficiant de facilités douanières peu compatibles avec les règles de l’OMC). (ndlr : au fait le gouvernement français semble oublier cette niche fiscale…)
En fait, cette flotte marchande grecque qui représente environ 150.000 emplois est la première au monde (avec 14 pc du tonnage mondial répartis sur plus de 3000 navires, dont près d’un quart des grands pétroliers) et l’un des plus grands dispensateurs de devises pour l’Etat grec (soit plus de 15 milliards d’euros) , dont il constitue 6,7 pc du produit intérieur brut, le double du poids de l’industrie touristique grecque.
Richissime mais de fait exempts d’impôts
Or, ces armateurs sont quasi exemptés d’impôts grâce au laxisme de l’Etat mais grâce aussi à une ingénierie fiscale et juridique contre laquelle les autorités semblent ne pas vouloir lutter. Les manifestants athéniens en colère de la place de la Constitution ne se sont pas trompés de cibles qui fustigent autant les gros armateurs que les politiciens au pouvoir.
Beaucoup sont impliqués directement (quel Grec n’essaye pas de convertir sa maison en « hébergement touristique chez l’habitant » ?) ou indirectement (parce qu’il est employé ou fournisseur d’une PME ou d’un T.O.) dans le secteur touristique qui, lui, est frappé de plein fouet par les nouvelles mesures d’austérité décrétées dans le cadre des plans de résorption de la dette publique.
De son côté, la grosse industrie du transport maritime de marchandises, défiscalisée de facto et cotée seulement à Wall Street, ne contribue guère à la création de richesses en Grèce: les bénéfices plantureux des armateurs sont réinvestis dans l’acquisition de nouveaux navires, toujours plus gros et construits à l’étranger, en Corée et en Chine notamment. Les Chinois ont bien saisi l’intérêt stratégique et commercial du transport maritime grec, mettant le grappin en 2010 sur 40 pc du capital du port du Pirée.
La Belgique a également connu un chantage semblable
Les dures négociations actuelles avec les partenaires de l’Union européenne ont, certes, mis le doigt sur cette anomalie fiscale, fortement dénoncée auprès des autorités financières helléniques : hélas celles-ci font l’objet d’un chantage assez semblable…à celui que rencontra dans les années 1970 le gouvernement belge alors présidée par l’Anversois Léo Tindemans.
Rappelez-vous : alors que celui-ci, forcé de trouver des recettes fiscales supplémentaire, avait proposé d’augmenter la fiscalité du secteur diamantaire, le lobby du diamant anversois lui répondit (ainsi que le confessa plus tard l’ancien premier ministre)…que toute la production diamantaire anversoise pouvait prendre place dans un camion qui, en une nuit, pouvait prendre le chemin de Rotterdam…
Le projet sur la taxation supplémentaire des diamantaires fut aussitôt annulé.
Les armateurs grecs développent le même syndrome : en une nuit on peut faire immatriculer ailleurs toute la flotte…et en un mois on peut transférer les bureaux des compagnies à Monaco et les entrepôts dans les Emirats arabes, arguent-ils.
Mieux vaut ponctionner le secteur touristique
Alors, mieux vaut ponctionner le secteur touristique ordinaire, qui, il est vrai, se défend parfois contre le fisc avec des moyens de fortune bien pathétiques : ainsi, les derniers étages des petits hôtels jamais achevés, laissant apparaître des « terrasses » ornées de ronds à béton dépassant des piliers de soutènement…parce que l’impôt cadastral n’est dû que pour un immeuble achevé.
Le gouvernement grec a bien essayé de ponctionner quelque peu les armateurs richissimes en leur proposant d’acheter et de développer par des infrastructures touristiques de petites îles, puisqu’il en existe des centaines isolées et presque désertiques …mais peuplées faiblement tout de même.
Or, la législation grecque permet de bloquer tout projet immobilier d’une certaine importance si la population locale s’y oppose, ce qui est bien souvent le cas. Résultat : les armateurs deviennent acquéreurs et promoteurs immobiliers dans de semblables petites îles à vendre…en Croatie et au Monténégro, Etats voisins non membres de l’UE et où les réglementations ne protègent nullement les habitants.
Les jeunes protestataires d’Athènes, de Thessalonique ou de Patras ne s’en prennent donc pas uniquement à l’Union européenne et au gouvernement grec : ils fustigent, menacent, crient leur colère contre les armateurs, au point que ceux-ci, quand ils ne se déplacent pas en yacht, se font accompagner désormais de gorilles ou de gardes privés…et prient les touristes ne pas jeter la pierre à cette foule de petits opérateurs, restaurateurs, guides et boutiquiers qui vivent non pas de la finance internationale mais de l’image internationale du Parthénon.
Démocratie et égalité dites-vous ?
Camille Vermont
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